Le Monde du 19 Août 2026 © Groupe Le Monde

Mes recommandations concernant les T.C.A

En tant que diététicienne nutritionniste, je constate que la recherche d’une alimentation saine peut parfois devenir une véritable obsession, au point de favoriser l’apparition d’un trouble du comportement alimentaire (TCA). À travers cet article, auquel j’ai eu l’occasion de contribuer, je souhaite attirer l’attention sur les dangers d’une alimentation excessivement contrôlée, notamment chez les jeunes, et sur les liens possibles avec l’anorexie mentale, la boulimie et l’hyperphagie boulimique.

 

Le konjac illustre parfaitement cette problématique. Cet aliment, particulièrement pauvre en calories, est souvent présenté comme une solution pour manger sans grossir. Pourtant, même si ses fibres favorisent la satiété, son intérêt nutritionnel reste limité. Ce qui m’interpelle, ce n’est pas tant sa consommation que la manière dont il peut être utilisé pour remplacer systématiquement des aliments jugés trop caloriques, dans une logique de restriction alimentaire.

 

Lorsque manger devient une succession de calculs, d’interdits et de stratégies pour éviter la prise de poids, le plaisir alimentaire risque progressivement de disparaître.

 

Cette recherche permanente de contrôle peut constituer un signal d’alerte d’un trouble alimentaire. Dans l’anorexie mentale, la restriction alimentaire s’accompagne notamment d’une peur intense de prendre du poids et d’une perturbation de l’image corporelle. Mais les comportements restrictifs ne concernent pas uniquement l’anorexie : ils peuvent également intervenir dans certains mécanismes de la boulimie et de l’hyperphagie boulimique.

 

Je souhaite particulièrement souligner le lien possible entre restriction, culpabilité et perte de contrôle alimentaire. Lorsqu’une personne s’interdit certains aliments, ignore sa faim ou s’impose des règles nutritionnelles rigides, elle peut développer une frustration importante. Chez certaines personnes vulnérables, cette restriction peut contribuer à des épisodes d’hyperphagie, caractérisés par une consommation alimentaire excessive accompagnée d’un sentiment de perte de contrôle.

 

L’hyperphagie boulimique se distingue néanmoins de la boulimie par l’absence de comportements compensatoires inappropriés récurrents, comme les vomissements provoqués. Ces deux troubles nécessitent une prise en charge adaptée, sans culpabilisation ni renforcement des restrictions.

 

L’article met également en lumière un phénomène qui me préoccupe : l’influence des réseaux sociaux et des applications de comptage calorique sur notre rapport à l’alimentation. À force de comparer leurs assiettes, de surveiller leurs macronutriments et de rechercher une alimentation prétendument parfaite, certaines personnes finissent par ne plus écouter leurs sensations alimentaires. Or, manger ne devrait jamais devenir une source permanente d’angoisse, de honte ou de culpabilité. Dans l’accompagnement d’un trouble du comportement alimentaire, je considère essentiel de travailler sur la reconnaissance de la faim, de la satiété, du plaisir et des besoins nutritionnels, sans imposer de nouvelles règles rigides.

Concernant l’hyperphagie, le traitement doit notamment permettre de comprendre les facteurs émotionnels et comportementaux associés aux crises, tout en restaurant une relation plus apaisée avec l’alimentation.

 

Je tiens enfin à rappeler que consommer du konjac, surveiller ponctuellement son alimentation ou rechercher un équilibre nutritionnel ne signifie pas nécessairement souffrir d’un TCA. C’est lorsque le contrôle alimentaire devient envahissant, génère de la souffrance ou perturbe la vie quotidienne qu’il est important de s'interroger et de solliciter un accompagnement adapté.

 

Mon objectif est de rappeler qu’une alimentation équilibrée ne se résume pas à une quantité de calories. Elle doit aussi préserver le plaisir de manger, la diversité alimentaire, les besoins physiologiques et le bien-être psychologique.

Le konjac, icône des jeunes obsédés par le contrôle de leur alimentation : « C’est insipide, mais avec un peu de sauce tomate ou de curry, ça passe ! »

« Les jeunes à table » (3/6). Traquer glucides et lipides jusqu’à l’obsession est le quotidien d’une partie des jeunes qui ont développé un rapport tourmenté à la nourriture. Symbole de cette alimentation contrôlée et hypocalorique, le konjac, avec ses 15 calories pour 100 grammes, incarne le désir d’une déconnexion entre l’acte alimentaire et ses conséquences biologiques.


 

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 Dans les rayons du Monoprix, Jeanne (les témoins sollicités n’ont pas souhaité donner leur nom de famille), 23 ans, zigzague entre les clients sans s’attarder devant les pâtes ou le riz : «Je les ai bannis de mon alimentation. Je n’avais le “droit” qu’à 20 grammes, selon les calories que je m’autorise.» A la place, elle glisse dans son panier un paquet de nouilles de konjac. Cette plante venue d’Asie est devenue le symbole d’une alimentation contrôlée et anxieuse, en témoignent les plus de 33 000 publications qui l’évoquent sur TikTok. 

 

Décliné en tagliatelles ou en perles, le konjac se présente dans des emballages sobres, qui misent tout sur quelques chiffres, inscrits en grosses lettres : 15 calories pour 100 grammes. Les fibres solubles du konjac «gonflent dans l’estomac et renforcent la satiété», explique la diététicienne nutritionniste Caroline Séguin, tout en rappelant que la plante «n’est pas très intéressante d’un point de vue nutritionnel». 

 

«C’est insipide, mais avec un peu de sauce tomate ou de curry, ça passe !», promet Jeanne. Pour une partie de la génération Z, les nouilles de konjac traduisent le désir d’une «déconnexion entre l’acte alimentaire et ses conséquences biologiques», analyse Jean-Pierre Poulain, sociologue de l’alimentation. Le konjac s’inscrit dans une galaxie de produits associés à la maîtrise de soi – du fromage blanc 0 % aux galettes de riz. «La quête de l’aliment pur est ancienne. Les femmes du XIXᵉ siècle buvaient déjà du vinaigre ou du jus de citron pour “contraindre leurs chairs” et s’amincir», rappelle Lauren Malka, journaliste et autrice de Mangeuses. Histoire de celles qui dévorent, savourent ou se privent à l’excès (Les Pérégrines, 2023). 


 

« Le masque du bien-être » 

 

De nombreux vingtenaires traquent glucides et lipides sans présenter un trouble du comportement alimentaire (TCA) diagnostiqué. «On parle de trouble subclinique lorsque ces comportements existent sans atteindre l’intensité nécessaire à un diagnostic», souligne Marion Robin, pédopsychiatre à l’Institut Montsouris, à Paris. Depuis la pandémie de Covid-19, la spécialiste observe une hausse de ces conduites, souvent plus difficiles à identifier. Cette zone grise se reflète sur les réseaux sociaux: après l’interdiction, en juin 2025, du hashtag SkinnyTok – un mot-clé derrière lequel des vidéos proposaient des conseils extrêmes pour maigrir –, il est moins question de maigrir que de manger «clean». Le phénomène ne date pas d’hier : «Dès les années 1970, l’injonction à la minceur s’est médicalisée et dissimulée sous le masque du bien-être», reprend Lauren Malka. 


 

«Je fais en sorte que mes repas soient équilibrés avec toujours des protéines et des légumineuses», assure Jeanne. Dans son studio parisien, elle découpe et cuit ses aliments séparément, avant de les répartir dans des boîtes de conservation. «Je ne réfléchis pas en tant que plat, mais en termes de macronutriments», détaille l’étudiante en communication, qui verse 100 grammes de viande hachée dans une poêle sèche. Ici, pas d’huile ni de beurre. Jeanne s’impose un régime sans sucre ni gras depuis un an, à la suite d’une dépression et d’une prise de poids. Ses assiettes sont calculées au gramme près. «Certains amis s’inquiètent. Je vais bien, même si je sais que ces restrictions peuvent glisser vers l’anorexie», confie celle qui souhaite perdre 10 kg. «Les filles sont davantage concernées par la logique de contrôle alimentaire, sous l’effet de modèles corporels plus contraignants, même si les garçons sont plus exposés qu’il y a vingt ans», précise Jean Pierre Poulain. Cette quête de contrôle se prolonge par des outils d’autosurveillance toujours plus sophistiqués. 


 

Comptage et culpabilité 


Depuis mars 2025, Sofia, 28 ans, utilise l’application de comptage des calories Yazio. Un instrument qui n’a pourtant rien d’infaillible, une partie des données étant renseignée par les utilisateurs eux mêmes. «Mon objectif journalier est de 1 800 calories. Je veux garder un poids stable», déroule la Nantaise, qui travaille dans l’audiovisuel. Depuis l’adolescence, elle surveille ses kilos, après avoir longtemps jugé qu’elle avait «des formes». Aujourd’hui, chaque repas – souvent fait de légumineuses, féculents et tofu – est décomposé et scanné. «C’est assez instinctif! En fonction des calories comptabilisées, je m’autorise un dessert. Ça me soulage de savoir où j’en suis», dit-elle.

 

Sauf que dès qu’elle dépasse son objectif, la culpabilité resurgit. «Là, je me sens monstrueuse et je rentre toutes les calories dans l’appli, même un peu trop, pour me punir», avoue Sofia. Elle y consigne le paquet de Haribo avalé avant le sport ou les deux tranches de jambon mangées au goûter. «Mon copain tente de me faire décrocher de Yazio, mais je ne veux pas être sans filet. Je devrais être suivie par une diététicienne ? Sans doute», admet-elle tristement. Cette dépendance aux outils de calcul inquiète la diététicienne belge Camille Van Sandwyk, qui voit des patients utiliser ChatGPT en guise de conseiller nutritionnel: «L’IA ne connaît pas nos antécédents. Si on est déjà dans une logique de restriction, elle peut valider ce comportement au lieu de le questionner. Le risque, c’est de se déconnecter de ses sensations.» 

 

Cette volonté de maîtriser son alimentation à l’extrême se retrouve dans certaines déclinaisons du konjac, désormais transformé en gelées aux fruits vendues dans des gourdes colorées. Présentée comme un en-cas «healthy», la gelée de konjac est parfois consommée avant tout pour couper la faim. Sur les réseaux sociaux, des utilisateurs racontent en avaler jusqu’à huit par jour afin de tenir sans manger davantage, au point d’évoquer des douleurs et des troubles gastriques. Une tendance qui inquiète Lauren Malka : «Je ne comprends même pas que ce type de publicité soit autorisé sur Instagram. Comme si le fait d’avoir supprimé SkinnyTok suffisait à empêcher la progression de cette tendance.» 


 

Médicalisation croissante 

 

Pour Jean-Pierre Poulain, cette obsession du contrôle s’inscrit dans un contexte de médicalisation croissante du rapport à l’alimentation, particulièrement chez les jeunes diplômés. «Ils disposent d’un vocabulaire très précis et peuvent se heurter à une cacophonie nutritionnelle avec des discours partiellement concurrents. Ça peut être un facteur d’angoisse.» Comme chez Thomas, 31 ans. Dans les rayons d’une épicerie, ce chimiste installé à Bruxelles repose le thon dès qu’il pense au mercure, hésite sur les pommes de terre à cause du cadmium. Sa liste de courses s’est réduite au fil des alertes sanitaires. «Je sais que c’est excessif… Ça s’est installé progressivement à force de regarder les informations», confie-t-il dans un sourire. 


Thomas a grandi en région parisienne, dans un foyer où on répétait qu’il fallait se nourrir pour être en bonne santé. «Un sac vide ne tient pas debout», ressassait sa grand-mère. Sauf qu’aujourd’hui le trentenaire se sent trahi: «Je repense aux cordons bleus, nuggets que j’ai ingurgités alors qu’il y avait un tas de cochonneries dedans», lance celui qui prépare désormais ses propres boîtes repas «sans produits ultratransformés». Une seule entorse : les nuggets végétariens, dont il raffole. Mais cette vigilance déborde également sur sa vie sociale. Avant de retrouver des amis, il anticipe le restaurant où ils pourraient aller et consulte les menus en ligne. A table, il interroge les serveurs sur l’origine des produits. «Il faut que j’arrête, je casse l’ambiance !» 

 

Tina, 18 ans, étudiante en journalisme dans le sud de la France, a souffert d’anorexie entre 15 et 16 ans. Dans son studio, lumière éteinte, elle fait défiler les vidéos de filles de son âge détaillant leur guérison après avoir connu des troubles alimentaires. «C’est ultrabienveillant», reconnaît-elle, son téléphone à la main. Mais très vite, les comparaisons s’installent. «Quand une fille déclare qu’elle ne se fait plus vomir, deux ans après son anorexie, ça me crée une spirale d’angoisse. Moi ça m’arrive encore… C’est dur», souffle-t-elle. 


La diététicienne Camille Van Sandwyk invite ses patients qui souffrent de TCA à «se déconnecter des réseaux sociaux, ou du moins à supprimer ce genre de compte». Car ces contenus restent saturés d’images de nourriture à travers les formats de «What I Eat in a Day», où de jeunes femmes, legging taille haute et ventre plat, se préparent un bol de porridge et un avocado toast minutieusement calibré. Devant son bol de pâtes avec des œufs, Tina se sent coupable. «Je suis enfermée dans des bulles algorithmiques pas vraiment saines», soupire-t-elle. Aujourd’hui, l’étudiante, qui vit seule pour la première fois, essaie de se réapproprier sa cuisine. Son téléphone posé sur sa table de chevet. Ecran retourné.